Dialoguer avec la générativité #3
Dans cet article nous abordons le troisième et dernier processus dialogique de changement issu des travaux de Bushe et Marshak :
générativité
Ce principe désigne le phénomène qui permet, au cours du dialogue, d’accueillir une métaphore qui ferait surface ou de l’introduire. En faisant apparaître des alternatives nouvelles et convaincantes pour penser et agir, on dit de cette image ou métaphore qu’elle est générative. Développer, soutenir, encourager, apprécier, organiser le dialogue avec et autour d’elle, nourrit en retour cette propriété générative.
Génératif est un adjectif qui signifie le pouvoir de générer, de produire, de naître. La pratique du développement dialogique des organisations estime que le changement transformationnel nécessite de nouvelles idées, de nouvelles conversations et de nouvelles façons de voir les choses, et s’intéresse donc aux aptitudes, capacités et aux processus qui peuvent les générer. Les recherches de Bushe ont montré que les images génératives - que nous appellerons métaphores, pour un échos plus poétique et éviter toute confusion avec l’intelligence artificielle - sont essentielles à la réussite des efforts d’enquête appréciative par exemple (Bushe, 1998 ; 2013 ; Bushe et Kassam, 2005)
Mobiliser une métaphore générée par un processus dialogique renforce les effets et la portée d’une enquête appréciative (Bushe).
Notre pratique et nos accompagnements récents soutiennent ce postulat.
Une image générative est une combinaison de mots, d’images ou d’autres médias symboliques ou rituels qui offrent de nouvelles façons de penser la réalité sociale et organisationnelle. En effet, ces métaphores permettent aux personnes d’imaginer des schémas de décisions et des potentialités d’actions alternatives qu’ils ne pouvaient pas imaginer avant que l’image générative ne fasse surface.
Le simple fait de se trouver en situation de pouvoir imaginer autre chose deviendrait performatif.
Qu’il s’agisse d’équipe, de groupes projet ou de communautés managériales, les métaphores constituent des véhicules particulièrement affûtés pour se transporter vers des terres plus fertiles où les nouvelles possibilités peuvent fleurir. Cette possibilité a largement été mise en évidence par White et Epston dans leurs travaux sur la thérapie narrative.
Une image générative convaincante invite les gens à imaginer de nouvelles possibilités au-delà des récits dominants et des accords sociaux qui définissent ce qui est actuellement possible dans une situation donnée.
Une deuxième propriété de telles images est qu’elles sont particulièrement génératrice de sens pour les personnes et de ce fait leur apparaissent comme convaincantes. Autrement dit, il ne s’agit plus de convaincre pour embarquer - ce qui ne fonctionne que très rarement et résiste très peu aux aléas des projets - mais de partir de quelque chose qui embarque déjà. En effet, les personnes peuvent alors agir en fonction des nouvelles opportunités que l’image générative évoque ou inspire. Et ça tombe bien car c’est probablement ce que recherchent ou veulent la plupart d’entre elles.
Dans la complexité de nos rapports humains, se centrer sur les histoires de problème c’est prendre le risque qu’elles nous enferment dans une pensée où, l’autre (ou soi-même), est souvent considéré, par les autres ou soi-même, comme la cause de nos problèmes.
Ce phénomène porte différents noms en fonction de l’expérience que nous en avons, quelque part entre la prophétie auto-réalisatrice (Merton), les changements de type 1 et 2 (Watzlawick), l’étiquetage social (White) et la pensée par tas (Betbèze) pour n’en citer que quelques-uns.
Et pourtant, comprendre ce phénomène sous l’angle des ressources est aussi le meilleur moyen de trouver un antidote à ce mal des organisations.
L’exploration des idées et des perspectives libérées par l’image générative a pour effet de libérer les gens de leur pensée précédemment confinée et d’ouvrir des voies pour envisager de manière réaliste ce qui a pu être considéré comme impossible ou inimaginable (Bushe et Storch, 2015, Marshak, 2006). Parfois, ces images nous permettent de transcender la pensée polarisée, en produisant une possibilité de l’un et de l’autre là où les gens pensaient auparavant qu’ils ne pouvaient avoir que l’un ou l’autre.
La générativité d’une image dépend du contexte dans lequel elle est utilisée. Elle doit être nouvelle pour ce groupe de personnes et renvoyer à quelque chose d’attrayant pour elles.
La qualité de la relation et le soin apporté au choix des mots alimentent le processus dialogique et sa générativité.
Ces dialogues favorisent donc l’émergence d’un espace créateur de liens dans lequel la résonance des histoires entre-elles crée la reliance entre les personnes (Denborough), préserve l’unité dans la diversité (Freire) et les métaphores permettent alors de passer d’histoires différentielles à des histoires ressemblancielles (Denborough), ouvrant ainsi la voie vers de nouveaux possibles, de nouvelles architectures de choix et d’action.
Ce que nous avons également découvert c’est l’importance de la qualité relationnelle qu’il est possible d’encourager et de soutenir dans ces espaces dialogiques. Pour émerger, une image générative nécessite une véritable danse relationnelle (K. Gergen). Il y a ici l’idée que la qualité de la relation, ce mouvement qui se crée à partir des liens entre les histoires contribuent à faire émerger d’autres mots et significations pour les personnes, tout en les rapprochant les unes des autres sans risque de mise en conformité ou de norme imposée.
Auteurs d’abord, acteurs ensuite !
Les mots agissent alors comme des matériaux de construction et façonnent donc de nouvelles réalités, qui seront ensuite mise en récits et agiront les personnes qui en sont les co-autrices. C’est en tout cas de cette manière-là que nous envisageons nos accompagnements.